Faut-il déménager les centres de pouvoir hors de Tokyo ?
Délocaliser une partie des institutions politiques et financières hors de la capitale japonaise. L’idée est loin d’être neuve mais ressurgit dans le débat politique depuis la catastrophe du 11 mars dernier.
Séisme, Tsunami, accident nucléaire… le Japon a plus que jamais conscience de sa vulnérabilité, et réfléchit aujourd’hui aux conséquences d’une paralysie de sa capitale.
Multiplier les « bases de défense »
Tokyo rassemble les pouvoirs exécutif, judiciaire, législatif et économique : privé de sa capitale par les caprices de la nature, le pays serait décapité. Distribuer les différents centres nerveux du Japon dans les régions permettrait de se mettre à l'abri de ce risque. Dans sa bataille contre les catastrophes, il s'agirait de multiplier les « bases de défense », explique Masanao Ozaki, gouverneur de la préfecture de Kochi.
Si les discours empruntent volontiers au vocabulaire guerrier, c'est que le débat est tendu. Lors de la réunion de l'Association nationale des gouverneurs, tout le monde a l'esprit marqué par les efforts de reconstruction que le Japon endure depuis mars dernier, mais c'est aussi la situation économique du pays qui inquiète.
Le « déménagement des centres de pouvoirs » est un des thème majeur de la réunion. Pour certains, il pourrait s'agir d'une réforme majeure, une bouffée d'air frais pour un pays en manque de souffle. Pour d'autres, elle mettrait à mal les efforts du gouvernement pour gérer la crise actuelle. « Urgence » d'un côté, « folie » de l'autre, chaque orateur fait de la question un enjeu fondamental de l'avenir du Japon.
Revitaliser la province en déchargeant Tokyo
Si c'est l'argument de la « diversification des risques » qui trouve le plus d'échos, beaucoup insistent sur les bénéfices que pourrait y trouver la province. Attirer des hautes administrations, des sièges de grandes entreprises, c'est créer de l'emploi, stimuler l'économie locale.
« Il ne faut pas aborder le sujet de manière défensive », préconise le gouverneur d'Oita, Katsusada Hirose. « Nous devons nous demander comment développer les zones périphériques à l'heure de la mondialisation »
Reste que le poids politique et économique écrasant de Tokyo est au cœur du débat. La réforme pourrait enfin « rectifier la surconcentration de fonctions » de la capitale, admet le gouverneur.
Ses partisans savent qu'il est possible de convaincre les Tokyoïtes : problème de surpopulation, trafic, prix des logements, transports... Autant de problématiques qui touchent directement la qualité de vie des habitants de la capitale et sur lesquelles une déconcentration pourrait avoir un impact positif.
Gouvernement indécis
Du côté des sceptiques, on reconnaît que l'idée est belle, mais elle serait coûteuse, et au final, contre-productive. Le gouvernement doit rendre des comptes à la Diète, traite quotidiennement avec les hautes administrations qui communiquent directement avec les décideurs financiers.
Ces institutions forment un tout et doivent donc rester physiquement liées, argumentent-ils. Ils ajoutent que la constitution impose elle-même une présence des piliers de l'État aux côtés de l'Empereur.
Les partisans du statu quo parlent donc d'efficacité de gouvernance, mais aussi des coûts financiers considérables qu'un transfert impliquerait.
Ils militent pour l'officialisation d'une base de repli où seraient déjà prévues des structures d'accueil des institutions, une possibilité évoquée dès l'été.
Elle ne servirait qu'en cas de coup dur, tremblement de terre ou attaque terroriste, et serait le reste du temps une sécurité théorique.
La région de Kansai est dans les starting block pour obtenir ce statut de capitale suppléante : « le monde doit savoir que si Tokyo tombe, Osaka est là pour prendre le relais », déclarait cet été le gouverneur Toru Hashimoto.
Changer la pratique politique
La décentralisation serait donc impossible à cause de la pratique du pouvoir ? Changeons la pratique, répondent les réformateurs. Un officiel confie au Daily Yomiuri que les membres de la Diète convoquent en permanence leurs fonctionnaires pour "des questions futiles pouvant être reglées par téléphone ou par e-mail". Mettre fin à cette tradition permettrait en fait d'économiser du temps et de l'argent, estime-t-il.
Les partisans de la distribution géographique des pouvoirs s'estiment confrontés à une peur du changement et font donc appel à des spécialistes pour tenter de rassurer. Saishi Fuji, expert en gestion urbaine de l’université de Kyoto, explique que certains organes, comme l’Agence des affaires culturelles sont déplaçables immédiatement sans perturber les autres administrations.
Les fonctions économiques pourraient elles être décentralisées dès la construction de nouvelles lignes de train ultra-rapide Shinakansen. Les entreprises savent qu'elles peuvent profiter de ce stimuli, et sont d'ailleurs quelques-unes à anticiper le mouvement.
Entreprises prévoyantes
La peur d'un Sendai tokyoïte a fait réagir les compagnies qui concentrent le gros de leur activité dans le capitale. La préfécture de Fukuoka ainsi accueilli 13 entreprises délocalisées depuis quelques mois, et traite actuellement les demandes de 40 autres. Les transferts ne concernent pas que le personnels : beaucoup ont préféré sécuriser leurs serveurs informatiques en les déplaçant dans un centre de données de Kitakyoshu.
Les villes de province se font d'ores et déjà la guerre pour attirer cette nouvelle manne, chacune exposant ses arguments. Osaka communique sur ses « infrastructures de transports très développées » et la disponibilité de bureaux « répondant aux besoins des entreprises de la capitale ».
Joji Uehara, consultante en business à Osaka, espère que ce message convaincra « les Tokyoïtes ont une mauvaise image d'Osaka », redoutant que « certains quittent leur entreprise au lieu de déménager ».
Sur le site du Ministère du Territoire, on sait que la pilule sera dure à faire passer pour les milliers de fonctionnaires et de travailleurs qui devront se déplacer pour conserver leur emploi. Alors on commence déjà à faire de la pédagogie en invitant les Japonais comme les expatriés à la reflexion, mais aussi en se référant à l'Histoire.
« Quand se présente un tournant historique qui amène le gouvernement à la réforme, le Japon a toujours déplacé son centre politique afin préparer le peuple à une nouvelle ère. »
A Lire aussi : Travail au Japon : Tokyo distribuera les bons points
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